le Samedi 29 Mai 2021

« C’est le langage du moment » : comment les nouvelles cartes redessinent le monde




Sur le bleu azur de la mer de Continuité ou de l’océan Pandémique se détachent continents, îles et archipels, dans un dégradé du vert au marron soulignant les reliefs : la Pantouflie, le Googland, le détroit de Carrouf, le Zoomfjord, le mont Surgèle, le désert de Clubbing, les terres interdites de Sapland… En douze planches et vingt cartes locales, l’Atlas transconfinemental de Julien Dupont cartographie le monde en version coronavirus.

Julien Dupont (dit « Kobri »), professeur d’histoire-géographie à Vaulx-en-Velin, a réalisé un atlas imaginaire durant le premier confinement. Ses cartes aux formes totalement inventées sont peintes à l’aquarelle, puis complétées grâce à un logiciel. JULIEN DUPONT « KOBRI »

Pas exactement le planisphère que cet enseignant d’histoire-géographie punaise aux murs de son collège d’éducation prioritaire, à Vaulx-en-Velin (Rhône). « Avec le confinement, l’impossibilité de voyager », le quadragénaire, qui jadis vécut en Egypte, a ressenti l’appel de la « fiction cartographique ». En 2020, il a même suggéré à ses élèves tenus à distance d’actionner cette soupape d’évasion en traçant les contours de leur univers soudain rapetissé. « La carte sensible de leur isolement. »

Ariane Pinel, 38 ans, est illustratrice indépendante et autrice de livres pour enfants. Ses « Carte du pays confiné » et « Carte du pays reconfiné » sont, dit-elle, « à l’échelle du temps à tuer ». ARIANE PINEL

Imaginaires ou tragiquement sérieuses, les cartes constituent la toile de fond de notre quotidien sous Covid-19. Propagation mondiale des contaminations, taux d’incidence par département, d’occupation des lits en réanimation, de vaccination, de décès… Département colorié en vert ? Sortez. Zone rouge ? Ne bougez plus ! Une allocution présidentielle ? Vite, tracer sur Internet le périmètre local de liberté autorisée.

Repérer sur une mappemonde les pays accessibles… Le virus a fait flamber un phénomène qui lui préexistait, et qu’au service Infographie du Monde, Xemartin Laborde résume ainsi : « La carte, c’est le langage du moment. Nous avons la matière qui abonde et les techniques de création. Le champ des possibles s’est ouvert. » Attention ! Extension en cours du domaine cartographique.

Adaptée à la société de l’image

Pour qui n’est ni géographe ni tombé enfant dans l’atlas du grand-père, par temps de pluie et d’ennui, la carte évoquait, hier encore, ce truc barbant à replier ou à ingurgiter avant le bac. Désormais, l’« outil de visualisation de l’information » (selon Christine Zanin, maîtresse de conférences en géographie à l’Université de Paris), prouve sa parfaite adaptation à la société de l’image. Sur les réseaux sociaux, Twitter en tête, une cartographie dépoussiérée s’expose, se raconte et séduit. Annonce ses événements participatifs (« Mapathon », « State of the map »…) comme autant de sommets de la hype. Joue du clin d’œil et des défis : une carte par jour sur thème imposé en novembre 2020 (#30daysmapchallenge), une carte collaborative des citations cartographiques dans la littérature (#MapQuote), des photos de nuages ou de façades décrépies évoquant les contours de la Bretagne ou du Maroc (#Thingsmaps) … « J’aime », « j’aime », « j’aime », s’emballent les internautes.

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Source : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2021/05/21/...