Par Achraf le Lundi 17 Mai 2021

Quelle est la réalité de la menace marocaine sur la sécurité géostratégique de l’Espagne?




Par Lahcen Haddad*

L’Institut espagnol pour la sécurité et la culture a récemment publié une étude signée par trois « experts en sécurité » (Guillem Colom Piella, Guillermo Pulido Pulido et Mario Guillamo Roman- qui sont en réalité des doctorants en études dites sur la sécurité et la stratégie, soient récemment diplômés ou sur le point de discuter leurs thèses) à laquelle ils ont donné un titre sensationnel : « Le Maroc, le détroit de Gibraltar et la menace potentielle pour l’Espagne ».

L’étude, qui n’existe qu’en langue espagnole, n’a pas une grande valeur académique et scientifique. Néanmoins, elle a attiré l’attention de sites espagnols tels que « El Espanyol », « Vozpopuli », « Europa Sur » et « La Tribuna del Pais Vasco », ce qui laisse entrevoir un contrôle à distance par certaines parties liées à l’État profond espagnol.

Il est facile de se laisser entraîner par des propositions conspirationnistes de ce genre, mais le moment choisi pour la publication de cette étude, la nature de ceux qui l’ont menée et la manière avec laquelle elle a été médiatisée soulèvent plus d’une question: qui en est derrière? Quel en est le but? Est-ce qu’elle transmet des messages codés à l’opinion publique espagnole et à la partie marocaine également? (Des sites marocains tels que Hespress et d’autres ont capté le signal et ont également écrit à ce sujet).

En attendant la réponse à ces questions, analysons les thèses soutenues dans cette étude. Mais auparavant, il faut noter que le contenu de cette étude reflète une conviction profonde d’une partie, non négligeable, de l’opinion publique espagnole, l’élite éduquée, les leaders d’opinion et les hommes et les femmes des médias.

Oui, il y a une peur historique des « Moros », c’est-à-dire des musulmans qui ont conquis l’Andalousie et y sont restés huit siècles. Dans l’imaginaire espagnol, cet envahisseur n’est pas un Omeyyade, un Berbère ou un Arabe, mais il est marocain dans l’âme, et il y a une continuité ethnique, culturelle et politique ininterrompue entre ceux qui ont conquis l’Andalousie au VIIIème siècle et les Marocains des XXème et XXIème siècles. En plus, l’opinion publique et les leaders d’opinion espagnols sont fermement convaincus que le Maroc a des ambitions expansionnistes dans la région et utilise les questions de l’immigration et de la lutte contre le terrorisme comme moyen de négociation et de pression pour obtenir des concessions du côté espagnol.

Lorsque j’ai interrogé, il y a quelques semaines via Twitter, le journaliste espagnol spécialisé dans les affaires marocaines et algériennes, Ignacio Cembrero, sur des exemples de cette pression marocaine supposée sur l’Espagne, il n’a rien pu trouver de convaincant, mais la conviction est bien établie et constitue l’un des piliers de la perception espagnole populaire (et même officielle) de la relation historique et politique entre les deux pays.

Revenons à l’étude, sujet de notre discussion: La thèse qui la soutient est que « la récente reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental créera un défi à la sécurité nationale espagnole » et conduira à une « double » épreuve pour la partie espagnole, en ce sens que le conflit entre le Maroc et l’Algérie et leur course à l’armement atteindront un « niveau plus élevé » qui aura des conséquences désastreuses sur « la sécurité dans le détroit de Gibraltar « .

Ceci d’une part, d’autre part, le développement par le Maroc de son système de guerre, de l’état de préparation de ses armées et le renforcement de son contrôle sur le Sahara auront un impact sur ce que les auteurs de l’étude ont appelé « l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Cette dernière phrase signifie qu’une fois qu’il aura fini d’établir sa souveraineté sur le Sahara, le Maroc passera à la pression sur l’Espagne pour qu’elle sorte des villes de Sebta et Melilla. Nous analyserons cette question ci-dessous. Ce qui est important pour nous ici, c’est que les auteurs de l’étude ont justifié cette proposition par le fait que le Maroc a des ambitions de renouer avec les gloires du « Grand » Maroc (c’est-à-dire le Maroc impérial du règne des Almoravides, des Almohades et des Saadiens), et que la revendication de Sebta et Melilla fait partie d’un plan pour faire revivre ce rêve.

L’idée du « Grand Maroc » est une thèse erronée qui a été lancée il y a des décennies pour pousser les pays du Sahel et d’Afrique à se méfier des « ambitions du Maroc » au Sahara, mais les Espagnols, surtout les partisans de la théorie du complot, l’ont utilisé pour expliquer les positions du Maroc sur les questions de l’immigration, de Sebta et Melilla et du Sahara dans le cadre de ce plan à long terme.

Ce qui attire l’attention dans cette étude est qu’elle a douté de la valeur des dépenses marocaines sur l’armée qui serait un « jeu comptable » et qu’il s’agit de sommes beaucoup plus importantes que ce qui est annoncé et ce sans fournir aucune preuve à ce sujet. Elle n’a pas non plus indiqué, même superficiellement, que le problème de Sebta et Melilla est une question de décolonisation du point de vue marocain.

Elle n’a pas analysé l’attachement du Maroc à son intégrité territoriale, non plus, lorsqu’elle a abordé l’intégrité territoriale de l’Espagne. Elle voit dans la fin du problème du Sahara le début du processus des revendications du Maroc sur Sebta et Melilla. Elle estime que le Maroc lie son silence sur les deux villes occupées à l’étendue du respect de l’Espagne d’une ligne qui ne contrarie pas les objectifs souverains du Maroc au Sahara, c’est une thèse qui confirme implicitement l’action de la partie espagnole (ou d’une frange de celle-ci) pour un marchandage d’un autre type, en ce sens que le maintien sans solution du problème du Sahara sert les intérêts de l’Espagne à Sebta et Melilla, tant que le Maroc n’ouvrira pas un front au nord pendant qu’il fait face à des défis au sud.

D’autre part, il est vrai que la délimitation par le Maroc de ses frontières maritimes – comme je l’ai indiqué dans un article dans « Asharq AlAwsat » sous le titre « Les dimensions de la délimitation par le Maroc de ses frontières maritimes … et l’inévitabilité du dialogue avec l’Espagne « , le 09 février 2020 – nécessitera une convergence de vues entre les parties espagnole et marocaine, notamment en ce qui concerne les eaux marines entre les îles Canaries et le Sahara marocain, ainsi que l’exploitation du plateau continental au sud des îles Canaries, mais les auteurs de l’étude ne considèrent pas cette question, à l’instar de beaucoup de leaders d’opinion espagnols, comme une source potentielle d’intégration économique et de coopération entre les deux pays en vue de l’exploitation durable des ressources marines communes, mais plutôt comme une confirmation des ambitions expansionnistes de la partie marocaine qui menacent directement l’Espagne.

Ce que nous tirons de cette étude, c’est qu’elle reflète des thèses erronées d’une partie importante de l’opinion publique espagnole selon laquelle le Maroc est une source d’inquiétude qui pourrait devenir une menace stratégique, malgré les intérêts mutuels et le niveau avancé des relations économique, politique, social et culturelles entre les deux pays.

L’étude confirme également qu’il n’y a aucune volonté de la part d’une partie de l’élite espagnole de comprendre les objectifs du Maroc d’achever sa libération du colonialisme, malgré l’enracinement de la pratique démocratique anti-coloniale au sein de la société espagnole.

Enfin, l’étude montre que le développement économique, technologique et militaire du Maroc doit être accompagné d’une stratégie de communication remarquable auprès de ses partenaires comme l’Espagne et la France afin de les rassurer sur la légitimité de ses revendications territoriales, le caractère pacifique de ses approches et de ses démarches, et la nécessité d’accompagner le pouvoir économique émergeant par la nécessité de défendre ses frontières, son intégrité territoriale et ses intérêts vitaux.

*Parlementaire et ancien ministre

Cet article a été publiée dans le quotidien Londonien Asharq al-Awsat

Article19.ma



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